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Johan Gustav Agelii ou la quête insatiable de Lumière.

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Johan Gustav Agelii
(24 mai 1869 – 1er octobre 1917)
(Sheikh ‘Abd al-Hadi Aqhili)
ou la quête insatiable de Lumière.

 

Introduction

John Gustaf Agelii, Ivan Aguéli de son nom d’artiste peintre et critique d’art, est né à Sala une petite ville du centre de la Suède entourée de plaines.
L’espace pictural de son art se développe sur la base d’un principe géométrique rythmique aux ombres transparentes, symbolisme qui exercera une nette influence sur l’art contemporain suédois. A ce titre, dans sa ville natale, un musée -le Musée Agueli- lui est consacré.

Ce sont les paysages de l’île de Gotland [1], belle île au socle rocheux et calcaire reflétant la lumière du ciel et de la mer qui lui inspirent sa première peinture et ses plus fortes impressions.Cette expérience du paysage nordique va être le point de départ d’un long voyage intérieur.

La Lumière est au centre de son travail artistique ;

La belle lumière tamisée éveille en lui la nostalgie d’une lumière intense, la mer et le ciel confondus, le désir d’horizon et de profondeur.
Tels l’arbre ou la fleur embrasés par les rayons de l’inaccessible lumière et tendus vers elle, il est irrésistiblement attiré par l’Orient … Cet Orient de l’âme, berceau des spiritualités et des civilisations dont le soleil éblouissant imprime aux paysages des couleurs éclatantes transformées et résorbées au Zénith.

Par des lectures éclectiques, des études titanesques et de nombreux voyages, selon un parcours atypique, cette personnalité hors du commun, poursuivra une quête insatiable.

Parcours

Sa rencontre avec le sable du désert sous le soleil égyptien (1894) va le bouleverser ; la terre « a un brasillement de mer qui frissonne. », le soleil « rutile avec une telle force que son éclat fait disparaître les couleurs locales, de sorte qu’on ne voit que les siennes, c’est-à-dire lui-même et rien que lui… » [2], véritable « théophanie cosmomorphe ».
C’est témoin de cette « 
transfiguration solaire » et par son entrée en Islam [3] qu’il trouvera le repos dans la réalisation de l’aspiration essentielle de son âme.
Comme le soleil embelli, transforme puis résorbe les couleurs, la Lumière divine embellie, transforme puis résorbe l’ego… Création sans cesse renouvelée qui donne un regard « 
virginal et frais comme les Houris des jardins célestes », état d’innocence du croyant originel.

De là, il embrasse une curiosité intellectuelle jamais rassasiée pour la spiritualité islamique ; nettement marqué par la métaphysique de Ibn Al-Arabi, en 1902, au Caire, John Gustaf devient ‘Abd al-Hadi en intégrant la Tariqa Shadhiliyya. C’est la naissance spirituelle et l’ouverture dans l’intériorité, cheminement qu’il va tout naturellement intégrer dans ses dernières peintures (1911-1917) qui fut sa période la plus prolifique. L’art et la spiritualité ne se contredisent pas. La peinture, harmonie de lumière est témoignage de l’unité au-delà de la diversité des formes qu’elle fait éclore. Il dira : « Laissez-nous commencer par dire que l’art de la peinture n’est pas blasphématoire, un effort pour créer quelque chose de mieux que l’œuvre du Créateur, mais une méthode pour comprendre Son Oeuvre et trouver le Créateur dans la création, à voir l’unité, l’harmonie et l’équilibre des grandes variétés d’objets dans le monde des apparences. C’est une sorte de poétique, dans laquelle les lignes et les couleurs prennent la place des mots… »

En 1911, à son retour à Paris, il écrit d’ailleurs un essai sur l’art et le tacawwuf dans la revue la gnose. [4], revue à caractère traditionnel dont sa collaboration ne dura qu’un an mais qui fut l’occasion de rencontrer René Guénon auquel il transmettra en l’an 1329 de l’Hégire, la barakah du sheikh Elish El-Kébir.[5] Durant cette même période, il fonde la Al Akbariyya à Paris, basée sur les enseignements d’Ibn Arabi.

Agelli est connu de santé et de condition économique précaires ce qui ne l’empêche pas de s’engager dans un cursus d’études d’une ampleur tout à fait surprenante. En une dizaine d’années, il apprend une douzaine de langues. Dans les années 1890, après avoir vécu à Stockholm, il s’installe à Paris où il étudie, outre les langues européennes, l’hébreu, le malais, l’arabe, l’hindoustani, le sanscrit et l’éthiopien tout en suivant des cours d’histoire et de philosophie indiennes. Plus tard il abordera le tibétain, le tamil, le chinois et plusieurs autres langues… certaines de ses dires laisseraient entendre qu’il existe des méthodes particulières pour apprendre en même temps plusieurs idiomes. Et en 1899 alors qu’il est à Colombo (Ceylan), il affirme par exemple que les musulmans détiennent une méthode pour apprendre dix langues différentes à la fois. Le langage dit-il ne relève pas seulement de la philologie mais de la psychologie, de la philosophie et de la métaphysique et c’est ainsi qu’il remonte au langage originel primordial contenant en puissance toutes les langues où en serait déduite une méthode linguistique valable pour apprendre un grand nombre de langues et qui serait à la fois une preuve de son existence. En réalité, il fait référence à la suryâniyyah dont parlent les textes du taçawwuf et à la science des lettres (‘ilm al- Hurûf),

Suite à ces études linguistiques, il publiera divers articles entre autre dans la revue italo-arabe Il Convito-an-Nâdi et traduira plusieurs textes d’Ibn Arabi dont le traité de l’Unité (Risâlatul-Ahadiyah), les catégories de l’initiation (Tartîbut-Taçawwuf) ainsi qu’un extrait du Traité sur les Catégories soufies qui lui tient particulièrement à cœur et qui traite d’un ordre islamique les Malâmatiya, [les gens du blâme] grands initiés occupant le cinquième degré dans la hiérarchie spirituelle de l’ésotérisme islamique qui n’ont aucune dissimulation hypocrite et dont la règle les oblige de ne pas faire voir leurs mérites et de ne pas cacher leurs défauts, voie qui consiste « à renoncer à tout embellissement de soi-même par la prétention aux « états » parfaits, dans le but de paraître aux yeux des gens ; à renoncer à chercher leur approbation en ce qui concerne le caractère et les actions ; de sorte qu’il ne t’arrive aucun blâme (de la part de dieu) à propos des droits de Dieu » [6] Agissant ainsi, le malâmati parvient progressivement au culte sincère (ikhlâs) en se consacrant entièrement à Dieu dans le secret de son cœur. La Akbariyyah, le comportement d’Agueli et nombreuses de ses expressions voilées laissent penser que sa prédilection particulière pour cette voie n’était pas simplement théorique. Mais Dieu sait mieux.

Agelii connaît une fin tragique. A l’âge de 48 ans, à cause d’une totale surdité, il meurt d’un accident ferroviaire.

Conclusion

Sans parler de calomnies dont ‘Abd al-Hadi a été l’objet, on a cherché à récupérer l’image hors norme de sa personnalité bien évidemment incomprise de ses contemporains, pour en faire une célébrité excentrique et fantasque au goût d’un certain public ; (cette quête concentrique de l’Un, Centre Absolu, n’est-elle pas à l’opposé de l’excentricité ?)
C’est cette présumée excentricité qui a poussé son compatriote, le journaliste
Torbjörn Säfve à lui a consacré un roman biographique intitulé « Ivan Aguéli » avec le sous-titre prisé de « En roman om frihet [un roman sur la liberté] ». Publié à Stockholm en 1981, il eu un succès phénoménal puisqu’il fut épuisé rapidement malgré les deux réimpressions en format de poche de mars et de novembre 1986. Face à un tel succès, la Svensk Film Industri, la plus grosse firme cinématographique suédoise a projeté d’en faire un film. Après un tournage de quelques scènes, le projet a tourné court à cause du scénario qui aurait été mal rédigé…

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P.s Nous recommandons l’étude de Jean Foucaud concernant Aguéli.  Voir sur ce très bon site : http://alsimsimah.blogspot.com/p/ivan-agueli-cheikh-abd-al-hadi-aqili.html

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[1] Gotland, l’une des deux plus grandes îles au large de la Côte-Est suédoise, est réputée pour la beauté du paysage et son atmosphère particulière. C’est également l’une des régions agricoles les plus importantes de Suède.
[2] Ecrits pour la Gnose, traité de l’unité, p 54, Editions Archè Milano 1988, ouvrage dont nous n’approuvons pas tous les commentaires émis par G.Rocca dans son introduction.
[3] on ne connaît pas avec exactitude la date mais on sait qu’en 1899, il voyageait en Inde et à Ceylan en tant que musulman.
[4] 
Le nom gnose vient du grec gnôsis qui signifie « connaissance » ; revue à caractère traditionnel tenue par une certaine Eglise gnostique que Guénon jugera plus tard en ces termes : « Les « néo-gnostiques » n’ont jamais rien reçu par une transmission quelconque, et il ne s’agit que d’un essai de « reconstitution » d’après des documents, d’ailleurs bien fragmentaires qui sont à la portée de tout le monde ».Il collabora à deux autre revues : l’Initiation (1902) et la Revue Blanche toujours dans la même année. Au Caire, il collabore à la revue italo-arabe Il Convito-an-Nâdî, en profond connaisseur de l’œuvre d’ibn Arabi , d’al-jîlî et bien d’autres. (1904-1912)
[5] Le Cheikh égyptien Abder-Rahman Elish el Kebir était conjointement, chef du madhhad mâleki à El-Azhar, prestigieuse université du monde islamique et maître soufi. Guénon prendra le nom de Abdel Wahêd Yahia, se mariera avec une égyptienne dont il aura trois enfants et vivra en Egypte où il finira sa vie (en l951).
[6] p.76 opus cité


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